Dans le département de Ndougou, au sud-ouest du Gabon, la surpêche n’est plus un concept abstrait. Elle se voit dans les filets, se ressent dans les revenus des pêcheurs et inquiète jusqu’aux scientifiques.
Par Mika M. pour Radio Ndougou
Selon la FAO (l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture), plus de la moitié des stocks halieutiques évalués en Atlantique centre-est sont biologiquement surexploités. Cette région, identifiée comme zone FAO 34, englobe les eaux gabonaises. En 2021, 52,6 % des stocks y étaient classés comme non durables, tandis que 34,4 % des captures provenaient directement de stocks surexploités.
Une pression croissante sur les ressources marines
Dans ses messages clés, la FAO alerte clairement sur la surpêche et la pêche illégale qui accroissent fortement la pression sur les ressources locales, en particulier dans les zones côtières, tout en dégradant les habitats essentiels à la reproduction des poissons.
Paradoxalement, les volumes de captures continuent d’augmenter à long terme dans la région. Une tendance que la FAO juge trompeuse car l’augmentation des débarquements peut masquer la surexploitation progressive des stocks, jusqu’à leur effondrement biologique.
« Parfois une semaine entière pour un ou deux poissons »
Sur le terrain, ces constats scientifiques trouvent un écho direct dans les paroles des pêcheurs de Ndougou. Dans l’émission Écho de la ville, diffusée le 4 février 2026 sur Radio Ndougou, plusieurs d’entre eux décrivent une réalité devenue quotidienne. « Tu peux aller à la pêche avec le filet, parfois un poisson, parfois deux. Tu fais une semaine et tu ne retrouves même pas ta dépense », témoigne un pêcheur local. Un autre renchérit : « On rencontre beaucoup de difficultés. Tu pars à l’eau, tu reviens sans gain de cause. » La raréfaction du poisson est largement reconnue, même si les causes font débat.
Filets non sélectifs et capture des juvéniles
La capture de poissons n’ayant pas atteint leur maturité sexuelle empêcherait le renouvellement naturel des stocks, notamment dans la lagune de Ndougou. L’utilisation de techniques de pêche non sélectives perturberait les zones de reproduction et déséquilibrerait l’écosystème. « Les petits poissons restent coincés dans les filets. Le temps qu’on les enlève, ils sont déjà morts. Ils n’ont pas le temps de se reproduire », explique un pêcheur. Pourtant, certains contestent l’idée d’une responsabilité exclusive des pêcheurs : « On ne peut pas dire que ce sont nos filets qui font disparaître le poisson. Nous, on connaît notre travail », défend un acteur du marché local.
Entre survie économique et protection des ressources
La question centrale reste celle des alternatives. Plusieurs pêcheurs reconnaissent la nécessité de zones de repos biologique et de périodes d’interdiction, mais soulignent l’absence de solutions d’accompagnement. « Si on nous donne une période de repos, qu’est-ce qu’on fait pour vivre ? Il y a le chômage. On fait comment ? », interroge un pêcheur. D’autres appellent à une pêche mieux encadrée : « Il faut respecter certaines zones et certaines périodes. C’est aussi notre intérêt, sinon demain il n’y aura plus rien », plaide un intervenant.
Face à la surpêche, une riposte institutionnelle progressive
Conscient de l’ampleur des enjeux, le Gabon a engagé ces dernières années plusieurs initiatives officielles pour mieux contrôler l’exploitation de ses eaux. Le pays a notamment noué un partenariat stratégique avec Global Fishing Watch, une organisation internationale spécialisée dans la surveillance maritime. Cet accord permet à l’administration gabonaise de suivre en temps réel les mouvements des navires, de détecter les activités suspectes et de renforcer la lutte contre la pêche illégale, non déclarée et non réglementée.
Dans le même esprit, l’ONG WildAid Marine, en collaboration avec les autorités nationales, a appuyé le renforcement des capacités de surveillance en dotant les services de pêche d’un navire de patrouille, destiné à améliorer le contrôle de la zone économique exclusive gabonaise.
Une décision politique forte : la fin de l’accord de pêche avec l’UE
Symbole de cette volonté de reprise en main, le Gabon a décidé de mettre fin, en juin 2025, à son accord de pêche avec l’Union européenne après près de deux décennies. Une décision officielle justifiée par la nécessité de mieux maîtriser l’exploitation des stocks et de réorienter la gestion des ressources vers une logique de durabilité et de bénéfices locaux. Malgré ces avancées, le défi reste immense. La FAO rappelle que la zone FAO 34 fait vivre près d’un million de pêcheurs et génère plus de 6,9 milliards de dollars de valeur économique annuelle. Toute réforme doit donc concilier préservation des écosystèmes et sécurité alimentaire.
Le projet « Gab Pêche » : vers une nationalisation du secteur
Au cœur de cette nouvelle stratégie figure le projet « Gab Pêche », qui vise à restructurer un secteur dominé à 95 % par des acteurs étrangers. L’objectif est d’augmenter la contribution de la pêche au PIB national, tout en garantissant que les retombées économiques bénéficient davantage aux acteurs locaux. Ce projet prévoit le développement d’une flotte nationale renforcée, une meilleure organisation de la filière et une montée en puissance des opérateurs gabonais. Le gouvernement déploie également de nouveaux dispositifs de Suivi, Contrôle et Surveillance (SCS) afin de détecter en temps réel les navires illégaux opérant dans la Zone Économique Exclusive (ZEE). Ces outils technologiques visent à lutter plus efficacement contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée, ainsi que contre la piraterie maritime.
Une stratégie nationale structurée en 2026
En janvier 2026, un comité ministériel a structuré une stratégie nationale de développement halieutique, intégrant un mécanisme de financement innovant à travers des « obligations bleues ». Ce dispositif doit permettre de mobiliser des ressources financières dédiées à la préservation et au développement durable de l’économie maritime, et au soutien aux pêcheurs artisanaux.
Pour de nombreux acteurs locaux, la solution passera par une pêche mieux encadrée, des zones de repos biologique effectives, mais aussi par le développement d’activités complémentaires : transformation du poisson, aquaculture, tourisme durable.
Source : Rapport FAO sur l'état des stocks de poissons dans les mers du globe / Juin 2025